Imaginez : vous êtes en voiture avec votre meilleur ami d’enfance. Il percute accidentellement un enfant qui traversait la rue. Votre pote roulait clairement au-dessus de la limitation de vitesse. La police vous interroge comme témoin. Allez-vous dire la vérité, même si ça condamne votre ami ? Ou allez-vous mentir pour le sauver ?

Si vous choisissez de dire la vérité, bravo : vous avez répondu comme un vrai WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic). C’est le comportement typique de beaucoup d’Occidentaux, surtout aux États-Unis, en Suisse, aux Pays-Bas… Et ce trait de caractère, privilégier les règles impartiales et la vérité universelle plutôt que la loyauté clanique ou amicale, est associé à des sociétés plus riches et plus prospères. On va voir pourquoi dans ce super pavé de Joseph Henrich.

Je viens enfin de finir ce super pavé de Henrich. Je l’avais entamé fin 2024, puis j’avais laissé tomber. J’ai donc repris la lecture fin 2025, après avoir lu au préalable son ouvrage précédent dont je parle ici (The Secret of Our Success). Et deux autres livres qui traitent du même thème. Vous l’aurez compris, j’essaie vraiment de rentrer en profondeur dans ce sujet qui me passionne et qui essaie d’expliquer l’état du monde actuel en remontant aux origines.

L’ambition de Henrich

L’ambition de Henrich n’est ni plus ni moins de montrer comment l’Europe a pris l’avantage sur les autres civilisations à partir du 18e siècle et quelles sont les causes profondes de cet écart qui s’est creusé entre la civilisation européenne et le reste du monde. En effet, comme il le rappelle lui-même, un grand savant de l’Orient, Ibn Khaldun, avait remarqué que la civilisation était essentiellement l’œuvre des Juifs, Grecs, Indiens, Chinois et Arabes. Les Noirs étaient selon lui les barbares du sud et les Blancs les barbares du nord, incapables de développer la moindre civilisation à cause du froid…

1000 ans plus tard, les « barbares du nord » feront exactement la même remarque vis-à-vis des sauvages du sud. Cela prouve définitivement que tout le monde, dans les mêmes situations, finit par produire les mêmes actes et les mêmes pensées.

Comment donc les Européens ont-ils fait ?

La thèse centrale : l’Église a cassé les clans

Les Européens ont développé de meilleures institutions qui se sont lentement formées suite à leur psychologie particulière. D’où vient cette psychologie ? L’Église ! Mais pas comme vous pensez. Il ne s’agit pas de morale ou de valeurs chrétiennes, en tout cas pas au début. L’Église a détruit quelque chose en Occident qui est présent partout ailleurs : les liens claniques et tribaux entre les individus.

En interdisant les mariages entre cousins jusqu’au 13e degré, la cellule familiale a été réduite à sa plus simple expression. Cela a eu un effet direct psychologique d’abord, puis social ensuite. Les Européens sont devenus plus analytiques, impersonnels, anti-conformistes, individualistes. Et comme les tribus et les clans ont progressivement disparu, il a fallu inventer d’autres institutions pour coopérer : confréries, guildes, entreprises par actions…

L’Église, en cassant ces liens tribaux, a donné l’opportunité aux Européens d’augmenter l’échelle de leur capacité de coopération, qui dans les autres civilisations restait bornée aux liens familiaux.

La preuve par la carte

L’information, les techniques, la science circulaient mieux entre les individus. Beaucoup d’innovations sont apparues hors d’Europe : le papier, les nombres, le zéro, la poudre, l’imprimerie, la navigation… Mais seul l’écosystème européen, avec sa culture commune, ses cités qui se font la guerre et ses scientifiques et intellectuels tous communicants dans un vaste réseau, a su accoucher de la modernité.

La modernité ne dépend pas de quelques génies isolés : il faut une énorme concentration d’individus avec des compétences complémentaires et une certaine liberté d’agir. Dans les autres aires civilisationnelles, le sang était toujours un moyen privilégié de transmettre le savoir, ce qui limitait de facto le nombre de personnes à qui on pouvait transmettre. De génération en génération, il n’y avait pas autant d’accumulation de savoir qu’en Occident.

Henrich est très convaincant, mais en plus il appuie ses dires avec des preuves quand il le peut. Celle qui m’a le plus marqué, c’est la carte de l’Europe pendant la période carolingienne où l’on voit que les églises, qui ont initié ce bouleversement social, s’arrêtent pile au milieu de l’Italie. Les mariages entre cousins sont plus fréquents en Italie du sud et… devinez pourquoi l’Italie du Sud est célèbre pour sa mafia ?

Carte de l’Empire carolingien et l’influence de l’Église

La mondialisation continue le processus

Et ce qui est dingue, c’est que ce processus n’est pas figé dans le passé : il continue aujourd’hui avec la mondialisation. Regardez le Japon à la fin de l’ère Meiji : pour se moderniser à toute vitesse et rattraper l’Occident, ils ont réformé leur système familial, aboli les vieux clans féodaux (le ie), imposé l’égalité successorale et brisé pas mal de liens traditionnels claniques, un peu comme ce que l’Église avait fait en Europe, mais en mode accéléré et conscient.

Pareil pour l’Inde et la Chine au milieu du 20e siècle : ces pays ont adopté des lois « modernes » qui interdisaient ou limitaient fortement les mariages entre proches (oncles-nièces, cousins, etc.) pour promouvoir des familles nucléaires plus individualistes et des institutions impersonnelles. Et dans le reste du monde, surtout en Afrique subsaharienne colonisée par l’Europe, les puissances coloniales ont forcé l’adoption de ces normes matrimoniales européennes, souvent en imposant le code civil ou en décourageant les unions claniques traditionnelles.

Du coup, la mondialisation s’accompagne lentement d’une globalisation des caractéristiques occidentales (WEIRD : individualisme, confiance impersonnelle, analytique, etc.) vers le reste de la population mondiale. Ce n’est pas une supériorité raciale ou morale, c’est juste que ces traits psychologiques et institutionnels se diffusent parce qu’ils permettent une coopération massive, de l’innovation et de la croissance, et que le monde entier veut (ou est forcé de) jouer dans ce jeu-là maintenant.

Conclusion

Bref, ce livre est vraiment passionnant. Je n’ai évidemment pas tout couvert ni tout retenu et il mérite vraiment qu’on s’y attarde. Surtout si on veut dépasser les théories simplistes du genre « les Blancs sont mauvais et dominateurs, c’est la raison de leur succès ».