J’ai longtemps été un anti-américain convaincu. Pendant près de quinze ans, je voyais dans chaque intervention des États-Unis une preuve supplémentaire d’arrogance impérialiste. Puis, au fil d’une réflexion solitaire, j’ai changé d’avis, non par opportunisme, ni par lassitude, mais parce que la logique historique m’y a conduit. Cette réflexion mérite d’être partagée. Voici son déroulé.
1. Tout commence par un surplus énergétique
Les civilisations n’apparaissent pas par hasard. Elles naissent là où l’humanité parvient à produire plus d’énergie (sous forme de calories alimentaires) qu’il n’en faut pour survivre au jour le jour.
Les sociétés de chasseurs-cueilleurs vivaient dans un équilibre précaire : chaque calorie dépensée devait être compensée immédiatement. Résultat : peu de temps libre, peu de stockage possible, peu de spécialisation. Les hiérarchies y étaient faibles, souvent temporaires, et toute tentative de domination permanente était sanctionnée par le groupe (moquerie, ostracisme, parfois meurtre).
L’invention de l’agriculture, il y a 10 à 12 000 ans, change tout. Pour la première fois, une partie de la production peut être stockée. Un surplus apparaît. Ce surplus libère une fraction de la population du travail quotidien de subsistance : artisans, prêtres, guerriers, administrateurs émergent. La société devient plus complexe, plus dense, plus organisée et inévitablement plus hiérarchique.
2. La hiérarchie n’est pas un choix moral, c’est une conséquence technique
Là où il y a du surplus stockable, ceux qui contrôlent les greniers, l’irrigation ou les routes commerciales acquièrent un pouvoir durable. La force brute et l’intelligence stratégique permettent à une élite de restructurer la société à son avantage. Ce n’est pas « bien » ou « mal » en soi ; c’est simplement ce qui arrive quand les conditions matérielles le permettent.
Les civilisations ne sont donc pas intrinsèquement supérieures aux sociétés égalitaires. Elles sont plus prospères en termes de production matérielle, de connaissances cumulées et de puissance militaire, mais elles paient ce prix par des inégalités extrêmes, des épidémies, des guerres à grande échelle et une exploitation systématique.
3. La compétition inter-groupe fait le tri
À long terme, l’histoire n’est pas un débat moral : c’est une compétition darwinienne entre modèles sociétaux.
Les sociétés hiérarchiques et agricoles produisent plus de nourriture, donc plus de population, plus de soldats et de travailleurs spécialisés, plus de spécialisation, meilleures armes, meilleure logistique, innovations cumulatives.
Face à elles, les groupes égalitaires, même courageux et mobiles, finissent presque toujours écrasés ou absorbés. L’histoire est remplie d’exemples : Rome contre la Gaule, les Européens contre les Amériques, les empires sédentaires contre les nomades des steppes (à long terme, les sédentaires l’emportent).
Le modèle qui maximise la puissance collective s’impose, même s’il est inégalitaire et coercitif en interne.
4. Depuis le XXe siècle, l’abondance change la donne
Voici le point crucial qui m’a fait basculer.
Grâce à l’exploitation massive des énergies fossiles, à l’industrialisation et à la mondialisation, le système hiérarchique occidental a produit une abondance jamais vue. Pour la première fois dans l’histoire, même les couches les plus basses de la hiérarchie vivent matériellement mieux que les rois d’autrefois ou que les chasseurs-cueilleurs égalitaires.
Résister au « fort » (celui qui contrôle cette machine d’abondance) devient, sur le plan purement rationnel, de moins en moins intéressant. La soumission précoce minimise les souffrances et permet d’accéder plus vite aux bénéfices du système dominant.
5. Application contemporaine : le cas du Venezuela
C’est cette grille de lecture qui m’a fait accepter, sans enthousiasme, mais sans opposition de principe, l’idée d’une intervention américaine au Venezuela.
Un régime autoritaire et incompétent a détruit la première économie d’Amérique latine malgré les plus grandes réserves pétrolières du monde. La population souffre massivement. Les États-Unis, incarnation actuelle du « fort » historique, disposent de la puissance militaire, logistique et économique pour renverser ce régime en quelques heures et relancer la production pétrolière.
Dans le schéma millénaire que j’ai décrit, la résistance prolongée est probablement vaine, la soumission (ou l’acceptation rapide de la nouvelle hiérarchie) minimise les pertes humaines, l’intégration dans le système dominant offre, à terme, un accès à une abondance que le régime précédent était incapable de fournir.
Je déplore que cela crée du ressentiment. Je déplore encore plus que les interventions américaines ne réussissent pas toujours aussi bien qu’au Japon ou en Allemagne après 1945. Mais je ne m’y oppose plus par principe idéologique : l’histoire montre que le modèle le plus organisé et le plus puissant finit presque toujours par l’emporter et par diffuser, bon gré mal gré, plus de prospérité.
Conclusion
Cette vision est froide, presque mécaniste. Elle ne célèbre ni la domination ni la soumission. Elle constate simplement que, depuis l’invention de l’agriculture, l’humanité a choisi, sans vraiment le choisir, le chemin de la hiérarchie et de la puissance organisée, parce que ce chemin gagne les compétitions vitales.
Aujourd’hui, ce chemin produit assez d’abondance pour que même les dominés vivent mieux qu’autrefois. Résister par pur principe moral devient alors un luxe coûteux, souvent payé en vies humaines inutiles.
Je comprends parfaitement ceux qui refusent cette logique et gardent leur ressentiment. Je l’ai partagé longtemps. Mais je ne peux plus l’ignorer : l’histoire, sur le très long terme, ne récompense pas l’égalité farouche ; elle récompense l’organisation efficace, même imparfaite, même injuste.